(traduit) La vraie et honteuse réponse de la Grande-Bretagne à Grenfell

Voici le traduit en langue française d’un éditorial écrit en anglais par Gary Younge (titré The shameful truth about Britain’s response to Grenfell) dans l’édition du Guardian du vendredi 14 juin 2019. Éditorialiste de ce quotidien britannique, Younge est un britannique à la fois journaliste, présentateur et auteur. J’avais amorcé la traduction de ce texte, il y a plus d’un mois, en en publiant un premier quart. Je l’ai depuis achevée et enrichie de quelques notes contextuelles. Cette publication journalistique me paraît instructive car elle synthétise plusieurs années d’une affaire en mettant les atermoiements politiques commis en regard avec les faits avérés. Ce balayage ne s’attarde par sur les errements techniques, ce dont l’on pourrait aussi à raison s’inquiéter, mais se focalisent immédiatement sur les incohérences colorées et scandaleuses des personnes concernées par le méfait, et le défaut de réaction citoyenne subséquent. Mais voyez plutôt.

Il me faut enfin révéler une conséquence de ce travail traductif: mon envie spontanée de me lancer dans la traduction de l’article du Wikipedia anglais sur le scandale de Windrush, absent du Wikipedia français; chiche! Ne me reste qu’à vous souhaiter bonne lecture; celle-ci parmi tant d’autres..

Le mois dernier, Peter Mason (président de l‘association des résidents de Barking Reach) contacta le constructeur Bellway Homes et demanda à ce qu‘une enquête sur les risques d‘incendie dans son bloc d‘appartements fût ouverte. Cette demande fit suite à un reportage de BBC Watchdog (BBC chien de garde, note du traducteur) qui avait révélé de premiers problèmes de sécurité sur deux autres sites du parc immobilier de Bellway. La firme lui assura dans sa réponse qu‘il n‘y avait pas lieu d‘être inquiet. Le plaquage en bois avait été traité de sorte qu‘un feu ne pût pas prendre en moins de 30 minutes. « Nous comprenons que ces travaux journalistiques ont alarmé les résidents des nouveaux habitats, » répondit la firme. « Et nous espérons que le communiqué ci-dessus a calmé toutes les peurs que vous aviez au sujet de la sécurité et de la construction de votre logement Bellway. »

Dimanche (9 juin, n.d.t.), le plaquage de De Pass Gardens, un édifice faisant partie du parc immobilier de Barking Reach, prit feu en 70 secondes. Bientôt, il fut consumé par les flammes. Andrew Boff, président du planning committee de la London Assembly et qui habite en face du bâtiment ravagé par l’incendie, aida à en secourir les habitant-e-s. Il déclara au London Evening Standard qu’il n’y avait « pas eu d’alarme et, bien entendu, pas d’extincteurs ». Miraculeusement, personne ne mourut.

Le lendemain-même, lors d’un événement organisé au parlement pour commémorer le second anniversaire de l’incendie de la tour de Grenfell (lors duquel 72 personnes moururent et 70 autres furent blessées), Willie Thompson, un ancien résident de Grenfell, apostropha le housing secretary (sorte de secrétaire d’état au logement) James Brokenshire : « Un nouveau Grenfell vous attend sur le pas de la porte et, cette fois, il va être pour votre pomme. Vous autres parlementaires ne faites presque rien pour le prévenir. A-t-on vraiment besoin d’un nouveau Grenfell ? »

Cela pourrait hélas être le cas vu l’attitude capricieuse de ce gouvernement – confinant parfois à l’antipathique – à l’égard des ouvrièr-e-s et la lassitude généralisée qui semble toucher les citoyen-ne-s.

À cet égard, la culpabilité de l’état est indubitable. Comme mon collègue Robert Booth l’a écrit, depuis 2 ans que l’incendie s’est produit, l’enquête publique quant aux événements n’a pas encore produit de rapport (ce qu’elle ne fera pas avant octobre 2019) ; des dizaines de milliers de personnes vivent encore dans des édifices couverts par ledit plaquage hautement inflammable ; et, en dépit de la promesse, faite par Theresa May, de relogement général dans un délai de 3 semaines, 17 familles habitent encore dans des habitats temporaires, dont une à l’hotel. Personne n’en a été tenu pour responsable et les investigations policières pour homicide et infraction des normes de santé et de sécurité ne commenceront pas avant 2021.

Natasha Elcock de Grenfell United (la principale association rassemblant les anciens habitants de la tour, n.d.t.) a qualifié ce manque d’avancées de « plus que frustrant. Est-ce de l’incompétence ou de l’indifférence ? » demanda-t-elle au Guardian. Deux ans plus tard, il paraît presqu’impossible de différencier les deux. L’indifférence semble être la condition de possibilité de l’incompétence. C’est l’indifférence du gouvernement qui fait (emphase du traducteur) son incompétence. Ce n’est pas un problème de moyens. S’il avait la volonté de résoudre ces problèmes, il s’en serait déjà donné les moyens et ces problèmes seraient résolus. Sauf qu’il s’en moque.

En ce sens, bien peu a changé. Grenfell n’a toujours été qu’un sinistre monument qui ne méritait que de la négligence. Et pas de ces négligences sans conséquences – telle la distraite inattention de celleux qui étaient dans l’ignorance, qui échouèrent à bien déterminer leurs priorités ou dont l’attention était accaparée autrepart – mais une négligence néfaste : le désintérêt délibéré dont fit sciemment preuve une classe politique, rentière et médiatique qui avait conscience de ces problèmes mais qui ne s’en émut que lorsque la tragédie les a contraints à réagir.

Iels eurent pourtant le temps de la voir venir. Les locataires avaient averti le propriétaire du désastre potentiel, qui fit la sourde oreille, surdité qui atteint des sommets le jour – 7 mois avant l’incendie – du sordidement prémonitoire avertissement du syndicat des locataires, le Grenfell Action Group : « Nous sommes arrivé-e-s à la conclusion que seul un incident causant de nombreuses victimes humaines permettra qu’une enquête indépendante ne fasse la lumière sur la politique néfaste menée par cette organisation défectueuse. »

Le symbole qui résuma le drame est le plaquage de protection, à la fois mortel pour celleux qu’il était censé abriter, à la fois décoratif pour l’opulent voisinage qui ne pouvait l’éviter du regard. C’est le pays dans lequel nous vivons aujourd’hui. Ce brasier fatal au cœur du quartier le plus riche de Grande-Bretagne annonça avec fracas l’impudent avènement des 4 cavaliers de l’apocalypse du capitalisme tardif : l’inégalité, l’austérité, la dérégulation et la privatisation.

Tous les doutes quant aux effets de cette mixture toxique de politiques publiques sont partis en fumée cette nuit-là. L’austérité causant déjà approximativement 130 000 décès prématurés depuis 2012, il est bien connu que préférer le profit à l’humain est un principe pour la défense duquel certain-e-s sont prêt-e-s à tuer. Néanmoins les politicien-ne-s sont rarement confronté-e-s directement, et à une telle échelle, au coût humain de leur idéologie. Lorsque cela arrive, il est probable qu’iels perdent toute capacité à discourir, tel-le un-e carniste en visite dans un abattoir. Le refus de Theresa May de rencontrer les survivant-e-s les jours qui suivirent l’incendie aura parfaitement illustré son inaptitude à s’impliquer, à compatir ou même à se sentir concernée.

Il y a quelque chose d’obscène dans la course à la direction des Tories (terme qui désigne les membres du parti conservateur britannique, n.d.t.) : les candidat-e-s sont prompt-e-s à exhiber leurs certificats d’exonération d’impôts tandis que le besoin en logements sociaux ainsi qu’en inspecteur-rice-s de la sécurité et en agent-e-s de logement saute douloureusement aux yeux.

Mais en tenir pour uniques responsables le gouvernement et les conservateurs serait trop facile. L’incendie de Grenfell eut lieu moins d’une semaine après la dernière élection en date, lors de laquelle le siège de la circonscription fut le dernier à communiquer officiellement ses résultats – une victoire-choc par 20 voix du Labour (le parti travailliste britannique, n.d.t.) dans une zone qui est un bastion conservateur. Le Labour avait fait campagne contre l’austérité ; les Tories avaient perdu la majorité. Il y avait, pour le dire gentiment, une pression publique considérable qui dépassait les premièr-e-s concerné-e-s par la catastrophe incendiaire.

Le gouvernement a pu échapper à cette pression, ce qui s’explique par le fait qu’elle n’a pas été maintenue. À cet égard, Grenfell n’est pas un cas isolé. On eut droit au même scénario avec Windrush – un scandale qui heurta la conscience nationale durant quelques semaines puis cessa d’être discuté. Mais ce n’est pas parce qu’on fait silence devant une injustice que celle-ci disparaît – de fait, c’est précisément parce qu’on la tait qu’on peut compter sur le fait qu’elle perdure.

Amber Rudd (impliqué dans le scandale du fait de sa fonction de home secretary, c-à-d ministre de l’intérieur britannique, n.d.t.) retourna au cabinet ministériel dans l’année qui suivit la déflagration du scandale et le gouvernement reprit les expulsions de personnes ayant tous les droits d’être ici. Entretemps, seulement 13 personnes ont reçu une aide du fond dédié au soutient des victimes de Windrush et mis en difficulté par la destitution illégale et indue de leur citoyenneté anglaise. 13 personnes, soit une de plus que celleux qui ont été indûment expulsé-e-s du pays puis sont mort-e-s avant même que le gouvernement ne produisît des excuses.

Ne serait-ce que la semaine passée, l’architecte de hostile environment (littéralement « environnement hostile », une politique publique qui a rendu possible le scandale de Windrush, n.d.t.) a été fait chevalier commandeur de l’ordre de Bath, sur la liste d’honneur. La capacité nationale à s’indigner n’a d’égale que la propension à se laisser distraire. Ce n’est pas que nous fassions l’autruche devant des injustices ou que nous ne puissions pas prendre la mesure de celles-ci, mais, tout simplement, qu’elles nous ennuient. Sans qu’on y prenne garde, nous sommes en train de laisser s’éroder et se dilapider notre innocence : jour après jour, elle se réduit à peau de chagrin, toussa pour nous en ressaisir juste à temps pour que le dernier outrage en date nous choque.

Grenfell était non seulement prévisible, mais avait de surcroît été prévue. Nous n’avions aucun besoin d’une telle tragédie pour savoir ce qui arrive lorsque des propriétaires négligeant-e-s s’allient à de piètres constructeurs en ces temps de coupes budgétaires et de zones grises légales. Nous savions déjà. Mais cela soulève la question quant à savoir si à nous, nous qui formons société, cet état de fait nous importe au point que nous (ré-)agissions. Tant que, demain, une tragédie semblable sera susceptible d’arriver, alors la réponse est un non honteux.

(extrait) La vraie et honteuse réponse de la Grande-Bretagne à Grenfell

Note: Article originel (lien) en anglais par Gary Younge, paru dans le quotidien Anglais The Guardian en date du vendredi 14 juin 2019. Ce traduit n’a pas vocation à être lucratif; il veut avoir pure fonction informative. Le lectorat est incité à faire savoir au traducteur si l’on veut continuation de la traduction. À ce jour, 1er juillet 2019, le texte originel est traduit au quart.

Le mois dernier, Peter Mason (président de l‘association des résidents de Barking Reach) contacta le constructeur Bellway Homes et demanda à ce qu‘une enquête sur les risques d‘incendie dans son bloc d‘appartements fût ouverte. Cette demande fit suite à un reportage de BBC Watchdog (BBC chien de garde, note du traducteur) qui avait révélé de premiers problèmes de sécurité sur deux autres sites du parc immobilier de Bellway. La firme lui assura dans sa réponse qu‘il n‘y avait pas lieu d‘être inquiet. Le plaquage en bois avait été traité de sorte qu‘un feu ne pût pas prendre en moins de 30 minutes. « Nous comprenons que ces travaux journalistiques ont alarmé les résidents des nouveaux habitats, » répondit la firme. « Et nous espérons que le communiqué ci-dessus a calmé toutes les peurs que vous aviez au sujet de la sécurité et de la construction de votre logement Bellway. »

Dimanche (9 juin, n.d.t.), le plaquage de De Pass Gardens, un édifice faisant partie du parc immobilier de Barking Reach, prit feu en 70 secondes. Bientôt, il fut consumé par les flammes. Andrew Boff, président du planning committee de la London Assembly et qui habite en face du bâtiment ravagé par l’incendie, aida à en secourir les habitant-e-s. Il déclara au London Evening Standard qu’il n’y avait « pas d’alarme et, bien entendu, pas d’extincteurs ». Miraculeusement, personne ne mourut.

Le lendemain-même, lors d’un événement organisé au parlement pour commémorer le second anniversaire de l’incendie de la tour de Grenfell (lors duquel 72 moururent et 70 autres furent blessées), Willie Thompson, un ancien résident de Grenfell, confronta le housing secretary (sorte de secrétaire d’état au logement) James Brokenshire : « Un nouveau Grenfell vous attend sur le pas de la porte et, cette fois, il va être pour votre pomme. Vous autres parlementaires ne faites presque rien pour le prévenir. Y a-t-il besoin d’un nouveau Grenfell ? »

To be continued…

Amazon: L’embauche

Les équipes de travail se regroupent dans l’entrepôt au début de leur shift.

“Quand je dis Amazon, vous dîtes efficacité”, scande un superviseur.

“Amazon!”

“Efficacité!”

Le superviseur demande à quelqu’un de mener les étirrements collectifs du jour. Il est demandé aux travailleur-e-s de partager une Amazon success story. Tout est pensé afin de mettre dans les meilleures condition les Amazonians avant la journée de travail sous haute pression qui les attend.

‘Travaillez dur. Amusez-vous. Faites l’histoire.’ Telle est la devise de l’entreprise, inscrite sur une immense peinture murale devant laquelle on passe en arrivant à l’entrepôt.

~

PS: Cette traduction nôtre est celle d’un extrait tiré des Amazon Chronicles (en l’occurrence, la dernière chronique en date, d’A Star Is (Not) Born), hautement recommandable pour qui peut en faire la lecture et s’intéresse aux activités tentaculaires et expansionnistes de cette entreprise. Lien!

Pimpante finition

[Ce billet est une traduction de l’article High Gloss Finish (anglophones, cliquez) écrit par Jennifer Doyle.]

En guise de préparation à une collaboration à une tribune libre quant à la signification et l’importance du paiement de 375 mille dollar à une femme qui avait accusé Cristiano Ronaldo d’agression sexuelle, j’ai pensé que j’irais voir Ronaldo, l’hagiographie éponyme de Cristiano Ronaldo datant de 2015. J’étais curieuse de voir comment y serait traité les questions de genre.

La seule femme qui apparaisse au cours de ce languissant survol cinématographique des atours matériels et physiques de Ronaldo est la mère de Ronaldo, et elle y fait une apparition significative – sa place dans la vie domestique de CR n’a rien d’anecdotique. Dans le film, elle témoigne des violences domestiques dont elle a souffert des mains du père de Ronaldo (mort en 2005). Elle prend des tranquilisants pour se calmer lorsqu’elle regarde des matchs importants. Elle dit de Ronaldo qu’il était un enfant non-désiré – elle avait voulu l’avortement. Avortement qu’on a néanmoins que récemment décriminalisé au Portugal, en 2008. Bonté divine, s’exclame-t-elle avec son fils. Ce n’est pas un chapitre négligeable de la mythologie personnelle de CR. Il est fils rédempteur, rédempteur de son père et rédempteur de sa mère. L’homme rédempteur de sa propre existence indésirée.

Puis vient l’étrange omission de l’identité de la mère de son poupin de premier enfant, un enfant d’ailleurs à son nom, tout comme le film. Personne ne sait qui est la mère ni la nature de la grossesse. Le film souligne à quel point Ronaldo tient à ce que cette information soit tue. Normalement, c’est la paternité d’un enfant qui est questionnable, pas sa maternité. Cristiano Ronaldo dispose de l’argent, du pouvoir et d’un entourage juridique pour aller jusqu’à renverser cet ordre des choses des plus basiques.

Bardé de marbre, d’acier et de verre, il vit dans une forteresse corporate pas tout à fait aussi imposante que celle de son agent, Jorge Mendes. Un agent qui, lors d’un diner de famille, est allé jusqu’à dire que non seulement Ronaldo était comme un fils pour lui, mais aussi que la mère de Ronaldo était celle qu’il aurait lui-même voulue avoir.

Les femmes qui ne sont pas la mère de Ronaldo figurent seulement en arrière-plan tandis qu’elles s’agglutinent en un troupeau braillârd au pied de son hotel ou au bord du terrain d’entrainement – à un moment dans le film, une femme réussit à franchir la barrière pour ensuite se faire intercepter. On la lui présente néanmoins. En dieu bienveillant qu’il est, il se laisse prendre en photo à son côté. Alors qu’on l’éloigne, des torrents de larme sur les joues, elle dit à la caméra qu’elle espère qu’il la suivra sur Twitter.

Climatologos

Il fait abusivement chaud. Pour mieux éteindre cette fournaise, paradoxe: j’allume la climatisation. Ladite clim qui est un désastre écologique et qui participe sévèrement au dérèglement climatique. Qui tantôt nous réchauffe, tantôt nous refroidit; il aggrave, en somme, le climat.

Se dire que, dans le futur, on racontera qu’on a empiré le climat mondial parce qu’on utilisait quotidiennement un outil s’appelant climatisation et servant littéralement à radoucir ledit climat.

Quelle létale ironie. Létale, la déconfiture, plus elle est là, plus je suis las.

Carton blanc

Mohamed Salah du Liverpool FC court dans tous les sens. Il court et il court et il court. Il court à droite et il court à gauche. Il court et il court et il court. Il court encore et toujours. Infatigable. Moe avec la balle, Moe sans la balle. Moe court. Tout en rouge. Moe, en roue, court, court et court, en rouge court et court et court en rouge. Et il dribble. Et il passe. Et il court.

Les rouges courent. Infatigables.

Mais Sergio Ramos n’est pas rouge. Sergio Ramos est blanc. Le blanc de la paix. Le blanc de l’évidence, de l’univocité. Pourtant Sergio Ramos du Real Madrid ne fait pas que courir. Sergio Ramos ne fait pas que courir et lui non plus ne fatigue pas. Sergio Ramos a par contre les yeux qui courent eux aussi, qui courent et parcourent, des yeux qui zigzaguent et cherchent, mais pas le ballon, pas que le ballon. Les yeux de Sergio Ramos cherche autre chose, en plus et avec le ballon. Quelque chose qui pourrait être précieux. Un bonus dont personne ne parle mais que tout le monde sait. Une opportunité peu reluisante. Une chance. Pas que le ballon. il n’y a pas que le ballon qui donne des occasions.

Et Sergio Ramos, comme un buteur. Un buteur sans cages. Comme un renard des surfaces. Un renard. Juste des rouges. Juste des rouges qui courent et courent et courent. Ces rouges qui pressent et pressent. Ces rouges qui harcèlent et contrent. Et courent. Ces rouges qui courent. Sauf que Sergio Ramos est blanc et avec ses yeux, sur fond blanc, nervurés de rouge, grâce à ses yeux, à sa vue percante, Sergio Ramos scrute et regarde et guette. Et il voit. Sergio Ramos voit.

Il voit le ballon et Moe le rouge. Il voit comme des planètes qui s’alignent. Et Sergio Ramos est blanc, il n’est pas rouge.  Tout comme Moe n’est pas blanc, il est rouge. Et il y a le ballon, qui n’est ni blanc ni rouge. Qui est juste rond et qui file, si bien qu’on lui court après, qu’on court qu’on court et qu’on court. Sauf que Moe Salah ne courrira plus pour ce soir. Sergio Ramos les avait vus, le ballon et lui, arrivant au même point, au même moment, une convergence de facteurs qui généra une occasion. Une occasion saisie par notre observateur, une occasion convertie, sans bavure, aucune, proprement, chirurgical. Sergio Ramos est blanc;
et Moe le rouge ne court plus;
Moe a chuté, Moe est tombé,
avec Sergio, Sergi le sévillan,
ensemble, au sol, entremêlés,
Sergi le blanc et Moe le rouge,
et Moe ne court plus tout à fait comme avant – fini, la course, pour ce soir.
Quant à Sergio, …

Il court

Moe. Moe et sa chute, son epaule. Son épaule sans jeu. Sa soirée sans jeu, désormais. Et ses yeux ne courent plus non plus. Ses yeux dans ses orbites, ses orbites enfoncés dans sa boîte crânienne, son crâne sur son cou, son cou incliné vers le bas, ses yeux prostrés sur ses chaussures, ses chaussures dans lesquelles ses pieds ne le portent plus que vers les vestiaires. Et non plus vers le but adverse, le but des blancs. Et les rouges courent encore. Ils courent et ils courent et ils courent. Vers un but et puis l’autre. Et leurs yeux aussi, ils courent. Ils courent mais moins vite, moins fort, moins tigre. Leurs yeux les trahissent. Leurs yeux voudraient savoir pour Moe, voir Moe. Leurs yeux d’hommes. Moe avec eux, Moe le rouge avec les rouges. Mais Sergio Ramos, le blanc, avait vu. Et ses yeux à lui continuent de courir tandis que roulent les larmes de Moe, Sergio Ramos a les yeux qui sprintent encore plus agilement, ses yeux trépignent, ses yeux dansent, ses yeux dribbleurs. Ses yeux qui attendent une nuit mémorable, une nuit blanche.

Une nuit qui ne sera pas rouge. Pas rouge. Blanche.